De la prévention des « conduites addictives » en milieu de travail à l’approche écosystémique des usages de produits

Salle 3117 

 

Renaud Crespin, CNRS

Dominique Lhuilier, CRTD-CNAM

Gladys Lutz, CRTD-CNAM

Nicolas Rafald, ARACT Martinique

Sophie Moinier, ARACT Pays de Loire

Aurore Coidion, ARACT Occitanie

 

Dans le champ de la prévention des conduites addictives en milieu de travail, les orientations privilégiées par les politiques publiques et les institutions en charge de leur mise en œuvre, rencontrent des résistances majeures. Celles-ci tiennent notamment aux représentations associées au vocabulaire utilisé. L’ubiquité des drogues (Morel, 2007) – ou substances psychoactives (SPA) – et de leurs usages est invisibilisée en milieu professionnel par la prééminence des concepts plus univoques d’addiction (Fortané, 2010) et de risque (pour la santé, la sécurité et la performance des organisations productives).

Le cadre traditionnel des travaux sur l'addiction favorise une lecture en termes d’expositions aux produits. Il tend ainsi à éluder la question des régulations individuelles et collectives et celles des ressources mobilisables pour faire face aux difficultés rencontrées. De fait, l’analyse de l’activité réelle en situation de travail et des stratégies, parfois paradoxales de santé et de sécurité, n’est que très rarement prise en compte dans les dispositifs de prévention.

De plus, l’indifférenciation chronique entre usage, usage nocif (Reynaud et all., 2002), dépendance ou entre pratiques addictives et addiction favorise le prisme biopsychopathologique individuel où il s’agit de repérer, dépister, soigner, voire sanctionner et licencier les malades chroniques de l’addiction.

Se déprendre de la prévalence de la prévention tertiaire en milieu de travail et de la psychologisation l’accompagnant (Lhuilier, 2021), suppose de considérer les usages de SPA comme des ressources pour les travailleurs-usagers comme pour les organisations de travail.

Une recherche précédente, centrée sur le sens de ces usages en milieu de travail a mis en évidence 4 fonctions professionnelles des SPA (Crespin et al, 2017) : s’anesthésier, se stimuler, récupérer, s’intégrer. Si ces travaux montrent que ces consommations constituent des ressources pour l’activité et plus globalement la vie professionnelle, ils restent centrés sur les effets attendus par les usagers.

Prolongeant ces investigations, une recherche-action en cours (Prev’Camp) conduite avec l’ANACT dans plusieurs régions françaises vise à explorer les contextes de travail et d’emploi et à caractériser les obstacles institutionnels et professionnels à une prévention écosystémique intégrant l’analyse des organisations et conditions de travail, les normes de travail et d’usage, les rapports sociaux de travail comme les spécificités sectoriels du tissu socioéconomique des territoires.

Dans cette communication, il s’agira d’une part de s’intéresser aux conditions locales de mise en œuvre de la prévention des conduites addictives au travail. Comment, dans des territoires marqués par une multiplicité d’acteurs (SST, ARACT, associations, cabinets de consultants, DREETS, ARS, CSAPA, etc.), un chevauchement des compétences et des formes de concurrence entre structures, une approche écosystémique de la prévention des usages de SPA au travail est possible ? Quelles opérations de traduction, d’ajustement et de mise en forme entre l’offre et la demande de prévention permettent localement de répondre aux besoins des entreprises comme des salariés confrontés à des problématiques d’usages de SPA ?      

D’autre part, en prenant l’exemple deux régions, il s’agira de montrer comment les usages de SPA au travail et leur prévention s’inscrivent dans l’histoire spécifique d’un territoire (Aït-Mouh, 2022). La structuration de sa population, de son tissu d’emplois et d’entreprises et de leurs histoires, du taux de chômage, de la géographie des richesses et de l’action publique.

 

Aït-Mouh S-L. (2022). Territoires de la prévention à Admed. En-quête de définitions. Rapport. Addiction Méditerranée, Marseille.

 

Crespin R., Lhuilier D., Lutz G. (2017). Se doper pour travailler. Eres.

 

Fortané N. (2010). « La carrière des “addictions”. D’un concept médical à une catégorie d’action publique », Genèses, n° 78, 5-25.

 

Lhuilier, D. (2021). L’individualisation du travail au cœur de la psychologisation. Dans : Sophie Le Garrec éd., Les servitudes du bien-être au travail : Impacts sur la santé (pp. 53-68). Érès.

 

Morel A. (2007), Drogues, plaisirs et politique, Socio-anthropologie, N°21, p3-22.

 

Reynaud M. et al. (2002). Usage nocif de substances psychoactives. Identification des usages à risque, outils de repérage, conduites à tenir, Paris, La Documentation française.